Récit extrait du carnet d’André Martin Laval soldat téléphoniste au 58e RI d’Avignon. Il y décrit la fin tragique de Rossignol Henri né le 02/06/1891, jeune Fauconnais mort pour la France.

                           

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                                     Rossignol Henri (3eme en partant de la gauche, le 4eme est l'auteur du carnet )

Nous sommes le 19 octobre 1915 le 58e RI se trouve dans le secteur de Perthes-les-Hurlus dans la Marne.

19 octobre 1915

Réveil à 4h30 pour tour de garde, toujours bombardés toute la nuit, mais j’ai bien dormi quand même. Vais réveiller équipe réparation et répare ligne 2e bataillon. Bresset part encore sur ligne 2e groupe. Un bataillon du 61e vient relever le 1er bataillon de notre 58e. A quand la relève des téléphonistes ! Cassant dit Rapide vient, malgré marmitage porter lettre et colis dont un pour moi. Au moment de repartir comme ça tombe dur, il entre dans l’abri où nous faisons causette. Rossignol en train de réparer ligne vient aussi s’abriter, ainsi que le maître pointeur canonnier Chabot qui venait m’apporter une magnéto de rechange.

  Suis encore abruti par l’horrible catastrophe. Quelle secousse, quel choc ! Depuis une heure longue comme un siècle, nous étions l’objet d’un marmitage en règle, et complètement encadrés, à cause fusées lancées par avions boches. J’étais à mon poste l’écouteur à l’oreille. Dans notre abri précaire, nous discutions pour savoir son degré de solidité et nous n’avions guère confiance. Le tir se précisant et devenant plus intense, je me recommande à Dieu tout Puissant et je cesse la réparation de la magnéto qu’un maître pointeur du 2e groupe du 19e (Chabot) avait portée ainsi qu’une sonnerie. En rigolant je mets une caisse à fusées pour canon de 58 de tranchées sur mes genoux comme pare-éclat.

            

                                 B_thincourt_d_cembre_1914

                  

     Explosion formidable, je sens brûlure sur la figure. Assourdi, je ne vois plus rien. Terre, éclats, tout s’écroule, cailloux. J’essaie mon téléphone, mais il est en marmelade et tout est coupé. J’appelle Cohen que je venais d’envoyer porter un pli au Colonel, pas de réponse. J’allais rester au téléphone, mais devant ce silence, je veux sortir pour voir Cohen que je crois tué. A ce moment Rossignol pousse un cri terrible, puis : Adieu et meurt. Cassant ne donne plus signe de vie. Rossignol a la poitrine ouverte, Cassant a la mâchoire fracassée, la main abimé, la poitrine abimée, Camille a la cuisse abimé et Chabot les deux genoux emportés.

Les survivants crient. L’artilleur sort en rampant. Affolé je cours dehors chercher du secours, mais je ne vois plus rien, bombardement toujours intense. Je tombe dans les bras du capitaine Lapenne qui me foure dans la sape de Kemeneur et me déshabille pour voir si je n’ai rien. Heureusement, grâce à Dieu, je n’ai qu’un petit éclat au bras gauche. Le Capitaine Lapenne me fait boire du rhum. Cohen s’était couché et il n’a rien eu. Je me ressaisis et je sors pour voir, mais je tombe sur Rabarin et Paygnot presque fous devant ce spectacle de l’abri, Debrieu aussi. C’est horrible, Rossignol a encore quelques râles. Camille est inquiet sur ces camarades dont il ignore le sort. Et Martin ? demande t’il ? Brave Camille ! Quelle énergie ! Cassant a une fracture multiple du tibia, il a la lèvre tuméfiée, il est blessé à la main qui est traversée. Pauvre Rapide ? Camille a eu l’énergie de se traîner jusqu’à l’abri du colonel, mon bras gauche me fait mal. Pendant ce temps, Rapide et les copains, sous les marmites emportent les blessés à  Sadorna (?) ou Raillard les soigne de son mieux. Le Colonel donne l’ordre de faire une sape pour nous et commande 2O poilus mais c’est trop tard. Je quitte Kemeneur et vais voir les copains. Crise de larmes. Longue conversation en famille. Le Lieutenant Bonneton nous envoie ses condoléances par écrit. Divers viennent présenter sympathies. C’est comme si nous avions perdu des membres de notre famille, et l’on sait que nous vivions tous comme des frères. Rabarin très chic propose à Paygnot qui accepte de m’envoyer à la Baignoire remplacer ce cher Rapide. J’y vais en vitesse avec équipement de fortune. Quel dommage de ne plus avoir de Kodak. Les camarades m’empêchent de rentrer dans l’abri, où la plupart des choses qui m’appartiennent  sont détruites et couvertes de sang et de débris de chair humaine. Je pars pour la Baignoire avec mon équipement de fortune. Debrieu, Aude, et Delmeur (bois en Hâche) vont à la soupe, puis à l’ordinaire. Cogne mais nous arrivons sains et saufs. Souper en famille. Longue causette avec gnole, coucher tard. Bon abri (rondins, rails, 8000 sacs à terre). C’est un abri boche transformé, très bien arrangé, c’est le poste du Général et nous y sommes deux téléphonistes. Je fais vœu d’aller à la Grotte Sainte de Lourdes pour remercier la Vierge Miraculeuse de son intention. Je renouvelle aussi celui d’aller (si possible) neuf jour de suite à pied à N.D de la Garde et d’y faire la sainte communion. Enfin je remercie le Dieu tout puissant du miracle qu’il vient d’accomplir en ma faveur et dont j’étais si loin d’être digne. Aude et Bresset sont remués par cette intervention de la divine providence et je comprends que leur Foi en est grandie. D’autres aussi prononcent les mots de miracle et de providence. Puissent-ils croire pour toujours et avoir la Foi qui sauve de tout. Mon Dieu, je crois en vous ! Fiat volontas Tua !